…et la peau de banane de celles qui l’ont.
Je touche bientôt à la fin de mon stage en maison de retraite (« pas de noms »… on sait). Et sous peu je commence à suivre les infirmières. Le moment idéal pour récapituler tout ce que j’ai pu voir d’aberrant autant dans le service que chez certaines personnes soignantes. Déjà, c’est assez marrant de voir que d’un établissement à l’autre, y’a des choses qui changent pas. D’abord, le nombre de gens en fauteuil est toujours le même, très peu d’hommes chez les résidents, quasiment pas dans le personnel soignant (2, quoi). Et puis t’as les résidents typiques :
- La vieille aguicheuse qui prend toujours soin de son apparence, capricieuse, et sourit de manière presque lubrique quand un homme rentre dans sa chambre ou l’amène à la salle à manger, demande si ça te dérange pas si elle te tient la main, le lendemain si la caresse sur ta main ne te dérange pas, si t’as pas peur de t’afficher avec elle devant tout le monde. Alors que toi tu penses au prochain cul à laver…
- La vieille alzheimer qui est déjà partie, elle est dans un fauteuil particulier, reste pendant des heures dans sa chambre à écouter sa radio, en tirant la langue, ne se nourrit plus toute seule; grince des dents souvent car elle est contrariée et ne communique plus que par des syllabes répétées frénétiquement comme un joker. Au moins, elle mord pas.
- L’autre type d’alzheimer, qui a des difficultés de vocabulaire et remplace le mot barrière par « banc », sa couverture par un « [insérez un mot imprononçable si vous n'avez pas de dentier mal fixé et un relâchement des muscles qui donne un son ressemblant à une bouche pleine de marshmallows sous anesthésiants] rouge ». Comme elle comprend pas, qu’on la comprend pas, et qu’elle cherche ses mots, qu’on la ramène 45 fois par heure dans sa chambre en lui remettant ses chaussures, son dentier, ses lunettes, son pantalon, son pull (rayez la mention inutile), elle crie, comme ça, parce qu’elle est pas contente. Et moi de lui dire « Wooooh, hé ! Doucement les basses ! ». Et puis elle retombe en dépression. Ce regard de chien battu qui veut te demander quelque chose, quelle que soit ta distance d’avec elle, si tu rentres dans son champ de vision, et qu’elle voit que tu l’as vue, elle lève sa main mollement et vient vers toi telle un zombi de Romero (si, j’te jure, la vie de ma mèr… ah bah non) en disant « mvous v’nez ? ».
- La chèvre : elle est grosse, dans son lit, les nichons en guise d’aisselles (non, je suis sérieux, tellement elle est grosse), ne bouge jamais, chie quasiment tout le temps en liquide, ce qui fait qu’on passe plus de temps à tout nettoyer, et à changer. Ce serait plus supportable si, à chaque fois qu’on la touchait, elle fermait sa gueule ! Dès que tu t’approches d’elle : « ÂÂÂHH, vous me faites mâaal, vous me faites mâl, âah, vous savez pas ce que c’est vous, je suis vieille, il m’en faut peu pour souffrir, je sais bien que vous faites pas exprès, aaaah, ma jambe me fait mal, ma jambe me fait mâââl ! Vous m’avez coupé la jambe ! » etc., le tout d’une voix chevrotante… Et en plus, ça pue vraiment, sa merde à elle, parce qu’elle est sous antibios. Et là tu crèves d’envie que ça soit pas automatique.
- Le soldat : Il crève jamais. Il est en fin de vie depuis 2 ans, est pas capable de marcher, a une belle escarre sur le talon, a une sonde vésicale (il a un tuyau DANS SA BITE ! Oui oui !), mais il a a de l’humour, au moins. Par contre, il perd les pédales, le pépère, et ça donne des résultats chelous. Il m’a ainsi demandé si c’était pas dur d’être citoyen irakien, pour moi… Si je me plaisais à Dax, quand mon père allait passer le voir… Et maintenant il me parle de la loi des poissons contre les paras… Je te dis pas le bordel. Souvent, le papi soldat ne veut pas qu’on le lave, parce que « ça commence à me les brouter qu’on s’intéresse autant à mon derrière ! »
- La catatonique : ma version, avec ses cheveux gras, elle ressemble à Hitler, mais sans la moustache. Elle parle pas, ou alors chuchote quelque chose avec une expression faciale qui, sans le son, laisserait croire à des paroles sensées. Quand tu dois l’aider à manger, elle te regarde en souriant, et répond à tes « AAAAAHH » ou tes « mangez, madame [censuré] » que tu fais en hochant de la tête, par un hochement de tête amusé, genre « jouons au miroir ». Elle est raide. Pour la lever de son fauteuil, pour la poser quelque part, pour la déshabiller… un merdier. Mais comme elle aussi est sous antibios, elle chie mou, et ça déborde de sa couche, et y’en a partout. Au moins, je peux l’amener aux chiottes, pour ça. En général, je la déshabille à la barbare, autrement dit, son pull casse ou alors c’est son bras. En général, c’est ni l’un ni l’autre. Elle passe son temps à me faire les yeux doux, mais pas du tout ce que je lui demande de faire.
Passons au personnel :
Tout d’abord, c’est fou ce qu’il y a comme blacks ! Non, je déconne, y’en a une, qui part à la retraite. En revanche, un seul mec pour les aide soignants, et sinon, un médecin, un kiné, etc…
- L’unique mec, ben il pue le sale, le pas lavé, la transpi rance (en 2 mots, oui). La honte de la profession. Tu rentres dans une chambre avec lui, tu préfères presque l’odeur de merde qui déborde jusque dans les draps. Mais au moins, il est sympa. Comme la nana qui pue. Ah oui, y’a une aide soignante aussi qui pue, mais alors, pareil. Au moins, ils sont sympas, et font leur boulot correctement, c’est juste que dans un lieu où des soins, des toilettes sont effectués, ça la fout mal, selon moi.
- Les jeunes : elles sont pleines de fougue, ont la force de leur âge, mais aussi l’impétuosité de la pucelle face à une bande de caillera : elles croient bien faire, mais risquent d’avoir de sacrées surprises, en se rendant compte qu’on ne peut changer le monde, et surtout qu’elles vont bien s’y adapter pour en faire partie, et reprendre les mêmes erreurs que leurs collègues plus âgées. Elles sont toutes en couple avec des beaufs, et une sur deux est enceinte. A 22 ans. Un choix que je ne commenterai pas trop si je tiens à mes couilles. Bref, elles sont toujours à fond, sont vite énervées par les oublis de leurs collègues, de vraies cocottes minutes lancées dans un canyon. Au bout d’un moment ça fait boum.
- Les chevronnées : elles ont LEURS habitudes, LEURS patients préférés, LEURS façons de faire que c’est la meilleure et que si t’es pas content, je vais dire que t’as essayé de te taper madame Langlois, comme ça t’auras une mauvaise note à ton stage, et en plus je te montre pas comment on fait une toilette en « technique », et tu seras bien emmerdé le jour de ton évaluation de stage. Mouais, enfin, j’en ai pas d’évaluation, c’est le nouveau programme. D’ailleurs, on te lance des regards noirs pour ça. Alors on te montre rien, parce que sinon, on perd du temps, et on peut fumer que 13 clopes, au lieu de 14, le matin. D’ailleurs, si jamais on a pas nos 14 clopes, tu n’auras pas de café. Va leur dire que tu t’en fous et elles trouveront bien un truc à balancer sur toi à celle qui s’occupe de ton dossier de stage. Même si tu n’as rien à te reprocher.
On notera la meilleure phrase qu’on m’ait sorti : « Je trouve ça inadmissible qu’au bout de 3 semaines et demi [alors que j'en ai fait 2 en horaires de soir], tu ne saches toujours pas ce que prend Mme Muche pour son petit déjeuner ». Moi je trouve ça inadmissible qu’on mette autant de fond de teint, on dirait du plâtre. De plus, j’ai pas d’ordres à recevoir d’une nana qui estime que dès que quelqu’un est un peu alzheimer, on ne s’intéresse plus du tout à ce qu’il peut ressentir ou exprimer, sous prétexte qu’il est forcément en train de délirer.
- Le médecin : on le voit pas, c’est normal
- Les infirmières : elles aiment leur petite routine, et comme les aide-soignantes, elles profitent des stagiaires pour faire leur taf à leur place. Elles veulent pas trop t’avoir, et cherchent absolument à te faire passer une évaluation, alors que tu t’acharnes à leur faire comprendre que pour valider ton stage, c’est pas ce qu’il faut faire. Bref, tu laisses pisser, tout comme leur notion du respect de l’hygiène : pas de gants, pas de désinfection, rien ! Et elles te demandent de refaire ce qu’elles ont fait, mais en respectant le protocole d’hygiène et d’asepsie… Vraiment, faut se retenir.
Et ça, c’est juste le début