Toulouze Ch 06 – A bicyclette-euuuuh

J’ai jamais vraiment aimé les proverbes à la con, les phrases toutes faites, mais j’admets qu’il y en a une qui reste : « C’est comme le vélo, ça ne s’oublie jamais ! ». Eh ben c’est vrai, même quand c’est un VéLouz. Nous sommes tous les 5, dans Toulouse, en silence, à nous faufiler entre les voitures à l’arrêt et les cadavres qui sentent. Chaque coin de rue est une crainte pour nous. Enfin, surtout pour le colonel et moi. Nos trois amis sont juste calmes, peu conscients des dangers qui les entourent. Je pense que c’est parce que personne n’a encore tenté de les bouffer.
Nous voici rue St-Rome, au croisement du magasin de fringues hype. Je lève le poing en arrière, comme à l’air soft, pour indiquer une halte. Maubisson s’arrête directement, connaissant ce mouvement, de par son métier. Les nouilles font de même, par mimétisme, ou par crainte, j’hésite.
Maubisson s’approche de moi et me murmure :
– Tu as vu un truc ?
Il commence à sortir son flingue, et les reporters se mettent sur le côté, en prévention.
– Non…enfin, ça aurait pu. Mais j’ai besoin de mettre des fringues propres. Vous venez avec moi ? J’ai beau être énervé, j’en suis pas moins peureux.
– Sûr, petit. Je ne te lâche pas, de toutes façons. Tu me rappelles mon gosse…
– Mais vous n’avez pas de gosse !
– Et qu’est-ce que tu en sais ?
– Vous me l’avez dit, tout à l’heure !
– Ouais, je t’ai dit ça. Mais ptêtre que je me suis foutu de toi. Ptêtre que j’ai mes raisons. Ptêtre que tu ne devrais pas faire confiance à n’importe qui.
– Ptêtre que là, je m’en fous. Je vous fais confiance, j’ai les glandes, de toutes façons.
On entre.
Le magasin est vide de chez vide. Quelques étalages sont tombés, mais rien d’apocalyptique. Maubisson vérifie tout, pour éviter les mauvaises surprises. Chaque cabine d’essayage est ouverte, et fort heureusement, elles sont vides (ouf). Je dégrafe mes affaires, j’enlève mon sac, et mes vêtements. Je me tourne vers Léo qui détourne le regard, gêné par ma nudité, et lui demande :
– Tu pourrais me chercher des pompes solides ? 43, dans la vitrine d’en face. Tu chopes et tu reviens. Si t’as peur, demande qu’on vienne avec toi.
– Euh, oui, bien sûr, si tu veux.
– Merci.
Pendant qu’il va de l’autre côté de la rue, je vais aux chiottes du magasin, et fais couler le robinet du lavabo, pour me laver un minimum les aisselles, mais surtout pour virer cette odeur de mort qui reste. Je finis, et attrape un Sweat Shirt pour m’essuyer, pendant que Léo m’apporte des pompes. Pas de mon goût, mais après tout, on s’en fout, j’enfile mon pied dedans ; ça va aller. Chaussettes, t-shirt, caleçons, jean, hoody, blouson… Je me refais une tenue décente, et propre, et franchement, ça fait du bien. Je jette mes autres fringues dans la benne. Pendant tout ce temps, Maubisson guette, et manifeste son impatience, qui est plus de l’inquiétude, que de l’énervement :
– Magne-toi, fiston, magne-toi. On n’est vraiment pas bien placés, ici. On voit tout, et tout le monde peut nous voir. Sans compter les vélos, dehors… Heureusement qu’il commence à faire nuit.
– Nuit ?
Je regarde le téléphone de Léo : 19h34.
– Alors, il va falloir laisser les vélos.
– Comment ça ?
– Ils ont des dynamos intégrées qui font de la lumière à l’avant… On va mieux nous repérer si on roule avec.
Il s’approche d’un vélo, l’examine, et après un moment de latence, arrache les phares.
– Problème résolu, alors.
Je reprends mon flingue, et mon sac. Je sors du magasin, relooké de la tête au pied. Avant que je ne sorte complètement, Maubisson me demande :
– Tu sais où on va ?
– Je pense trouver un endroit pas trop mal. C’est vers la Halle aux Grains, à côté de la Sécu.
– On va devoir traverser le boulevard, pas loin du monument aux morts, tu le sais, ça ?
– Oui.
– Tu sais qu’on va risquer notre vie, notre discrétion ?
– Oui.
– Je suppose que tu as une idée derrière la tête.
– Oui.
– Oui ? Donc ?
– On va chez quelqu’un que j’ai squatté plusieurs fois, quand j’étais en médecine. Si je me rappelle bien du code du portail, on sera tranquilles dans la résidence. L’appartement est cool, et surtout, y’aura de quoi se DOUCHER.
– Je suis intéressé, et ça nous rapprochera du périphérique. Donc, de la sortie.
– Bien, allons-y, alors.
Au moment où je franchis la porte, une alarme se met à sonner. Mes fringues ! Merde.
– C’est quoi ? Arrête ça !
– Je peux pas, c’est les fringues que je porte, y’a un antivol dessus. C’est ça qui fout la zone !
– ON MET LES BOUTS !
Personne ne se fait prier, et nous filons vers Alsace-Lorraine, en suivant les petites rues. Arrivé à la rue piétonne, nous traversons comme des sauvages, sans prendre de précautions. Maubisson freine, et indique une porte d’immeuble ouverte :
– Là ! On balance les vélos ici.
– Pourquoi ?
– Parce que si on doit continuer, il vaut mieux ne pas amener tout ça devant l’appartement de ta copine. Ça va faire tache.
– Ok, les mecs, derrière, vous avez pigé ? On fait ce qu’il dit.
Et tout le monde cache son vélo dans la cour de l’immeuble. Des râles se font entendre depuis la cage d’escaliers. Maubisson et moi sommes aux aguets, les trois autres se tiennent en cercle, dos à dos, et osent :
– Merde, c’est quoi, ça ?
– Ça ? C’est ce que vous voulez filmer ! On les laisse approcher, que vous puissiez les interviewer ?
– Comment ça, « les » ?
– Bah y’en a pas qu’un seul, là… Vous filmez, ou on se casse ?
Je prends la parole :
– Vite ! Si vous voulez, on les fait tomber et on les tient. Ou on file, mais magnez-vous de décider.
Ils se regardent, et Raph’ sort la caméra :
– On va filmer

Lorsque je regarde de nouveau le portable de Léo, il est près de 21h. Raph’ est en train de prendre des gros plans des goules gémissant sous nos pieds, face contre terre (les goules, pas Raph’). Après avoir filmé ce qu’il voulait, il s’assoit dans un coin et repasse les rushes d’un air ébahi, comme s’il découvrait la situation. Pendant ce temps, Maubisson explique à Flo et Léo comment défoncer le crâne des zombis avec de la brique toulousaine.
– Et là, tu frappes d’un coup sec et paf !
Bruit sourd d’os broyé, gémissement gargouillant accompagnent le geste.
– Ou sinon, tu as la technique du lancer. Tire ou pointe, moi je tire !
Digne du meilleur lanceur de baseball, le vieux lance la brique, et loupe de peu le zombi.
– Ah, merde, pourtant j’avais mon porte bonheur sur moi !
– Je peux essayer comme ça ?
Il s’agit de Léo, qui a attrapé un manche à balai et l’enfonce de toutes ses forces dans le crâne du mort-vivant restant, sous les yeux de Florent, manifestement dégoûté de ce qu’il a vu, qui va se poser contre le mur, les mains sur le visage, les yeux fermés ; il vomit peu après. Je profite de ce moment fort pour indiquer mon avis :
– Bon, il fait beau, il fait nuit, ça schlingue, et Flo a gerbé. On se casse ?
Maubisson me regarde, d’un air suffisant :
– Oui, monsieur le baron, oui, madame la duchesse, nous allons mettre les voiles ! Monsieur veut-il que je lui cire les pompes ?
– Tous les sarcasmes que vous voudrez, tant qu’on file d’ici !
– On y va, alors, on est bientôt au boulevard, près du Monument aux morts.
– Je le sens pas du tout, de traverser. On va faire comment ?
Un par un, à couvert. Seul moyen de passer.

Nous voici à Saint-Georges, cachés derrière des poubelles, avec un super angle mort sur la droite. Au loin, à gauche, on aperçoit un VTB de l’armée, posté en plein milieu de la route, orienté vers la place Wilson. Le bruit d’un hélico se fait entendre, se rapprochant, mais s’éloignant aussi vite.
– Bon, à mon signal, tu vas là-bas, Hadrien !
– Derrière le Scénic ?
– Ouais, et si tu vois un truc, tu ne reviens pas vers moi, tu me fais d’abord signe. Si tu ne vois rien, tu restes, et tu me fais signe que c’est bon.
Je respire un coup, puis je m’élance en baissant la tête, sans regarder sur les côtés. Bien la première fois que je traverse ici sans regarder. Depuis que j’avais failli me faire aplatir à 8 ans, je prenais mes précautions. Là, rien. J’arrive au monospace, et me colle contre le coffre. Je jette un regard autour, derrière moi, devant moi, par dessus les pare-chocs : rien. Personne. Ou du moins pas de corps en mouvement. Je me retourne vers Maubisson, et mime le « OK » de plongée. Il se tourne vers Raph’, et lui explique la façon de faire, et me rejoins. Arrivé à mon niveau, il m’indique de la main le renfoncement de l’agence Groupama, au coin de la rue de mon amie. Je m’y rends à pas de loups, et fais comprendre que la voie est encore libre. Après quelques minutes, ils m’ont tous rejoint, et nous avançons dans la rue, en longeant les murs, sauf à l’approche d’un renfoncement trop sombre. Nous arrivons à la porte de l’immeuble de mon amie. Elle est fermée, manifestement. Le verrou magnétique est enclenché. Je m’approche du digicode, et m’essaie à quelques codes. J’ai droit à 3 essais, sinon je me retrouve bloqué pour 20 minutes.
9-7-5-6…
Clic !
Du premier coup !
Tout le monde entre doucement dans le hall. Il n’y a pas un bruit. Raph’ referme doucement la porte pour ne pas faire de bruit, et tire dessus, pour vérifier si elle est verrouillée. Et elle l’est. Je me retourne vers la porte de mon amie (elle habite au rez de chaussée, pratique). Mon visage se fige, et je n’arrive plus à respirer. Maubisson me met la main sur l’épaule :
– Fils, ça va ?
– Elle… elle…
La porte est entrouverte, et une trace de sang est visible. Les clés sont encore dessus
– Elle s’appelle comment ?
– Pauline.
– Eh bien, Pauline n’est peut-être plus des nôtres, Hadri’. Je passe devant, au cas où.
Je comprends pourquoi il passe devant. Pour éviter que j’hésite si jamais elle est déjà transformée.
J’entre, à pas feutrés, les yeux embués par l’ascenseur émotionnel que je viens de prendre. Devant moi, Maubisson avance, le flingue à la main, et ouvre la porte de la chambre. Je le vois parler, mais je ne suis pas psychiquement présent. Je n’entends pas qu’on lui répond, et que c’est une voix féminine. Il se passe sûrement 5 minutes avant que je n’émerge. C’est Raph’ qui est devant moi à me secouer d’inquiétude, en me demandant à chaque secousse si je vais bien, et si je tiens le coup. Je reprends mes esprits :
– Qu’est-ce qu’il se passe ?
– Viens voir dans la chambre.
Je rentre, et j’aperçois Pauline, sur son lit, le visage livide, un faible sourire se dessinant sur son visage fatigué. Elle peine à lever le bras pour m’accueillir. J’aperçois une trace de dents un peu sale sur son autre bras. Je m’approche de son lit, et m’agenouille, effondré par la nouvelle un peu brutale de son vivant et de son futur de morte (vivante).
– Qu’est-ce qu’il s’est passé ?
– Y’en avait quatre autour de moi. J’ai essayé de me défendre, et celui que j’ai repoussé du bras me l’a gniaqué . Je suis rentrée tant bien que mal, ici, et depuis je garde le lit. Je n’ai pas la notion du temps, mais je sens que je ne resterai pas longtemps éveillée. J’ai perdu pas mal de sang en m’enfuyant, et je suis super fatiguée. Je vais me transformer en monstre, hein ?
– Je… je sais pas. Je veux pas y penser. Ça fait longtemps que je t’ai pas vue, et là, je te vois, en sachant que c’est la dernière fois que je vais te parler.
– Dans ce cas, on va éviter de parler de choses débiles. Je vais te rendre service : L’immeuble est vide, la nourriture contenue ici est suffisante pour une semaine à 2. Ma pharmacie est dans la salle de bains, sous le lavabo.
– Merci… C’est horrible de te voir dans ces conditions, tu sais. J’aurais préféré autrement.
– Non, c’est à toi que je dis merci. Je vais pas mourir toute seule chez moi, y’a un visage que je connais pas loin de moi, et c’est apaisant.
Elle commence à fermer les yeux :
– C’est une affaire de minutes, Hadrien. Fais attention à toi.
Maubisson s’approche avec le tuyau en métal de l’aspirateur de la maison :
– Je suis prêt.
– Mais ça va pas ? C’est mon amie, elle est encore vivante, là ! Laissez-la tranquille, bordel !
– Elle ne le sera bientôt plus, et j’ai pas envie de finir en casse-dalle parce que Môssieur a des états d’âme !
Pauline me fais signe de laisser faire. Je me renfrogne, en gardant mon self-control. Je me tourne vers elle et annonce :
– Je suis désolé, Pau’.
Pas de réponse.
– Petit, elle ne respire plus. C’est fini


– Je ne peux pas vous laisser la frapper. Je préfère qu’on la mette dans la rue, tant qu’elle ne bouge pas.
– T’as raison, tiens ! On évitera de tâcher encore plus les draps. Venez m’aider les gars. On va déménager l’habitante.
Je les vois déplacer le corps, sans les voir. Je reste assis contre le mur, le menton sur les genoux. Dans un bruit lointain, la porte de l’immeuble se referme, puis j’entends celle de la porte d’entrée à son tour. Les trois camarades vont se poser dans le salon, pendant que Maubisson s’approche de moi et s’abaisse à mon niveau, s’adossant au mur de la même manière que moi, et regardant le plafond.
– C’est un chouette appartement, sûrement pour une chouette fille. C’est pas facile, je sais, je comprends…
– Non, vous ne comprenez pas ! C’est une amie, que j’ai rencontré en fac, une personne qui m’a souvent accueillie chez elle, et qui vient de mourir sous mes yeux, alors que ça faisait un bail que je ne l’avais pas vue ! Vous ne savez pas ce que je ressens !
– Épargne-moi ton couplet, petit, hein ! Bien sûr que je ne suis pas à ta place, mais perdre quelqu’un, je connais. J’ai perdu des hommes, et beaucoup, tu sais. Ton amie a eu de la chance : elle est morte paisiblement, dans son lit, avec un ami pour l’accompagner. J’aurai préféré que chaque homme que j’ai perdu y ait droit. Au lieu de ça, ils ont complètement déliré, sur la fin, et ont vu des trucs qui n’existaient pas. Je voulais t’épauler dans ce moment. Ne fais pas l’enfoiré quand on veut t’aider, espèce de malpoli maladroit.
Je ne dis rien, restant à fixer les traces de sang dans la chambre. Maubisson se lève, et rejoins les autres dans le salon.
– L’un d’entre vous a t-il besoin de parler, de se confier, et d’une tape dans le dos ? Chuis chaud, là !

Il est tard dans la nuit. Nous laissons les lumières éteintes, pour ne pas attirer l’attention des zombis, et des hélicos qui passent de temps en temps. Au loin, on entend de temps en temps des cris, humains ou pas (on ne veut pas savoir), suivis de tirs. Par souci de sécurité, et par méfiance envers nos nouveaux amis, Maubisson et moi nous relayons pour dormir. Je mange de temps en temps des biscuits, pour tromper l’ennui. Les trois asticots dorment tant bien que mal dans le salon, d’un sommeil agité, pendant que Maubisson dort sur le lit de Pauline, après avoir changé les draps, bien sûr. On arrive vers 4h du matin. Je m’approche de Maubisson et le secoue doucement pour éviter le pain dans la gueule. Il a un réflexe vers son arme, et me reconnaît de suite. Après un moment d’étirement, il me tapote sur l’épaule, me faisant comprendre que je peux prendre sa place.
Je garde mes vêtements, et prend sa place, recroquevillé sur moi-même. Je ne peux me rappeler correctement, mais j’ai des flashs de souvenirs avec Pauline. Je dors seul dans son lit, et elle n’est pas là. Ça me fait bizarre. Toutes ces fois à dormir avec elle, sans jamais oser la toucher. Et là, c’est mort (si j’ose dire). Mais j’ai pas la tête à ça.
Je fixe le mur. Je ne sais pas combien de temps il me faudra pour dormir…

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Toulouze Ch 05 – Silence on tourne

Maubisson range son flingue et attrape le premier par le col, et regarde soigneusement ses yeux :
– Ton nom, et vite, mon gars !
– Aaah, Léo, Léo Armand, m’sieur ! Me faites pas de mal !
– Du mal ? Je m’en tape de toi, est-ce que t’as été mordu ? Réponds !
– Non monsieur ! » répond-il dans un sanglot de panique.
Il s’approche des deux autres et les attrape par le menton, cette fois-ci, et leur regarde à eux aussi les yeux.
– …vous avez pas l’air d’être infectés, vous non plus…
– Moi c’est Raph’ et lui c’est Florent, m’sieur !
Il les lâche, marque une pause, et rigole doucement.
– Est-ce que l’un d’entre vous a été mordu ? Je veux une réponse franche
Les deux nouilles se regardent, pensant avoir répondu juste au chapitre 4.
– Bon, alors, comme personne ne répond, soit vous avez été mordus, soit vous êtes longs à la détente ! A poil ! Allez !
– Attendez, on va pas se déshabiller, comme ça, en pleine rue…
Le colonel leur indique avec son menton son calibre à sa ceinture, tandis qu’il tapote la crosse de son index.
Ne voulant pas d’ennuis avec l’autorité, les trois se déshabillent, cachant leurs parties intimes.
– Virez vos mains, même si on vous a mordu à la bite, je veux en avoir la preuve ! … Ok, maintenant, tournez-vous !
En regardant l’épaule droite de Léo, Maubisson sort son arme et lui pointe sur la nuque
– Et ça, c’est quoi, putain ? Hein ? Réponds !
– C’est rien, monsieur ! Je me suis fait ça en passant sous une grille, il y a 3 heures !
– En tout cas, c’est pas joli, comme blessure… C’est vrai ce mensonge ?
– Oui, on est témoin et on confirme, monsieur… ajoute Raph’
Je rajoute :
– Colonel, pas monsieur. Un peu de respect pour le grade.
– Hadrien ?
– Oui ?
– Ta gueule, ok ?
Les trois zigotos se regardent, ahuris, à poil dans la rue, avec un vieux militaire armé et moi, avec mon blouson en cuir et le reste du haut de ma tenue de stagiaire déchirée, le teint pâle, les yeux avec des valises dignes des plus grosses couilles de baleine, et les joues creuses…
– Allez, rhabillez-vous…
Ils s’exécutent. L’un d’eux se risque à poser une question, pendant qu’il enfile son pantalon :
– Alors, c’est vrai cette rumeur de zombis ? Les infos ne parlent que d’une quarantaine, et que beaucoup de toulousains sont morts à cause d’une épidémie… Mais bon, c’est comme Tchernobyl, on y croit qu’à moitié.
– Non mais, vous sortez d’où ? Votre grotte, elle est loin ? Vous voyez pas tous les cadavres, là ? Pourquoi vous pensez que je vous demande si vous avez été mordu, hein ? Je suis pas fétichiste des cicatrices, bande de cons.
– On vient de Ramonville, on est passés par les bords de la Garonne, entre quelques postes de garde montés rapidement après le début de la quarantaine.
– Vous avez réussi à passer les contrôles ? Une bande de clampins comme vous ? Excusez-moi mais je trouve ça louche. Et qu’est-ce que vous foutez ici, d’abord ? Vous voulez vous faire becter ? Servir d’en-cas aux nouveaux prédateurs ?
Raph’ montre sa caméra, et engage son explication :
– On travaille pour hoaxbuster.com, ils ont demandé à chacun de leurs employés travaillant près de Toulouse de mener l’enquête et de ramener des preuves solides quant aux conneries qu’on nous sert aux infos. Y’a des émeutes autour de Toulouse, les gens veulent savoir ce qu’il se passe, et ça devient ingérable. C’est bon pour tout le monde qu’on soit au courant. Savoir ce qu’il se passe calmerait les populations.
– Donc, vous déboulez ici, sans savoir ce qu’il se passe, vous avez réussi à arriver depuis le sud de la ville jusqu’ici, et personne n’a croisé votre chemin, ni un militaire, ni un aliéné ? Vous avez le cul bordé de nouilles, ou alors, vous me prenez vraiment pour un con. Et j’aime pas qu’on me prenne pour un con.
– Ah non, on a vu des militaires, mais on s’est cachés pendant plusieurs heures, et on a réussi à arriver jusqu’ici.
Maubisson s’approche de moi, et me demande une cigarette. Je lui en tend une d’un paquet qui est écrasé. Sûrement à cause de ma chute, aux Carmes. Il s’installe sur une chaise de bar, pousse un cadavre du pied, allume sa clope et commence à leur expliquer la situation. Militaires, zombis, projet, qui il est, qui je suis. Au fur et à mesure qu’il leur raconte tout ça, les « reporters » pâlissent à vue d’œil. Je remarque qu’il ne mentionne pas sa morsure au bras, mais qu’il ne cache pas pour autant.
L’un d’eux demande :
– Donc, si je vous comprends bien, c’est comme dans un film, là ? Des zombis, des militaires. Si on se fait mordre, on en devient un. On risque notre peau pour une putain de copie de ce qu’on voit au cinoche ?
– Écoute, fiston. Un jour, un grand homme a dit : « Ce qui est écrit doit finir par se produire ». La seule question que je me pose maintenant, c’est : je vous laisse me suivre, ou je vous laisse dans votre merde ? Vois-tu, à deux, ça passe, mais à cinq, on risquera plus facilement de se faire repérer, que ce soit par les militaires, ou par les goinfres. Vous risquez d’être un poids pour nous.
– Mais, si vous avez des armes, on peut vous aider, on peut se défendre, nous aussi !
– Alors, primo : y’en a déjà un qui a une arme, c’est l’autre gamin, en cuir, là, et il vise pas très bien pour le moment.
Il se retourne vers moi et me dit, sur un ton blasé :
– L’airsoft, hein… ?
Je fais une moue, indiquant que je l’emmerde, malgré ses vannes.
De nouveau vers eux, il reprend :
– … et deuxio, y’a pas marqué Rambo, on ne porte pas un attirail qui pourrait raser la ville. Enfin, tritio…tertia…troisièmement, je ne fais pas confiance à aucun d’entre vous, vous m’avez l’air d’être une belle brochette d’empaffés, alors si c’est pour me prendre une balle dans le cul, désolé, mon choix est fait. J’ai déjà assez à faire de celui-là !
Je lève la main, trop fatigué pour me défendre. D’un coup, un horrible gargouillement se fait entendre. Riri, Fifi et Loulou sont aux aguets, en disant « C’est quoi ? ».
Je prends la parole :
– C’est mon ventre, andouilles, j’ai rien mangé depuis des jours. Colonel, on se barre, j’ai la dalle, et je vais plus tenir sur mes cannes à force.
– Comme tu veux, fils. Tu as une idée où l’on pourrait se nourrir ?
– Je crois me rappeler qu’il y a un Spar à côté du pont neuf. Si il n’a pas été pillé, on a ptêtre une chance de se faire un gueuleton rapidos.
– Vous voyez où c’est, les gars ?
Les trois se regardent et acquiescent.
– Bon, bah, vous partez devant, alors. Je veux pas vous avoir dans mon dos. Et puis y’a 100 m à faire, c’est pas la mort, hein.
Ils se mettent en marche, bien décidés à ne pas gonfler Maubisson, qui m’a l’air d’avoir la gâchette facile. Il marche en les fixant d’un œil mauvais, et me souffle :
– Ça sent vraiment pas bon, cette histoire, gamin. J’ai pas confiance dans leur histoire. Passer aussi facilement les lignes lors d’un protocole PROLIXE, j’ai du mal à y croire, moi.
– Peut-être qu’ils sont chanceux, tout simplement. Même si je suis un peu de votre avis, j’aimerais croire qu’ils sont inoffensifs.
– Inoffensifs ? C’est ça le problème. Si ce qu’ils disent est vrai, ils risquent d’être un poids pour nous. Je leur donne une espérance de vie de 20 minutes.
Pendant ce temps, les autres filment les cadavres, les voitures éparpillées et les vitrines explosées. En les regardant faire, j’ai de plus en plus de mal à croire à l’arnaque, mais je reste prudent, en laissant quand même une place au doute.

On arrive devant le Spar. Les reporters nous attendent devant, espérant ne trouver personne de plus ou moins vivant dedans.
– Messieurs, on entre, et on inspecte !
La porte coulissante est bloquée par des cadavres (encore), et on commence à faire le tour du proprio, cherchant de la bouffe qui n’a pas encore été prise. Les pots divers et les bouteilles sont explosés par terre, et on risque tous de glisser. Attention à ne pas s’ouvrir avec les morceaux. J’arrive au rayon pains et confiserie. Je trouve un paquet de pain de mie au céréales, mon préféré. Ni une, ni deux, je me dirige vers le rayon charcutaille, en espérant trouver du jambon, pour me faire mon sandwich.
Deux minutes plus tard, je suis assis sur le comptoir, en vidant la caisse d’une main, et en savourant ce sandwich. 5 jours… Ça fait 5 jours que je l’attends, ce gueuleton ! Je place le reste dans mon sac, en comprimant un peu le pain pour économiser de la place.
Maubisson arrive, s’adosse à côté de moi, et me dit en souriant :
– Alors, monsieur Schmitt, heureux ?
– Vous comptez faire toutes les répliques de ce film ? Pourquoi pas un « Je peux pas capitaine, j’ai le doigt coincé dans la porte ! » ?
Il me colle un taquet et me lance :
– Fous toi de moi, va… Bon les trois zigotos, là… Pim, Pam et Poum ! Rappliquez vos tronches ici !
Il marque une pause puis :
– Quel film, tu dis ?
Les trois arrivent.
– Va falloir penser à mettre les bouts de la ville, vous en dites quoi ?
Raph’ s’avance et dit :
– Je pense qu’on est d’accord pour mettre les bouts, mais ce serait mieux si on pouvait vous filmer en train de témoigner… Après tout, on n’a aucune image de mort-vivant ou de militaire.
– Tu commence à me courir, toi ! Tu veux un militaire ? T’en as un sous les yeux ! Et pour ce qui est des zombis, tu regardes par terre, t’en a plein. Ils sont pas tous vivants, je te l’accorde. Mais au moins, il y a les traces de morsure.
– D’accord, vous accepteriez de nous redire ce que vous avez dit tout à l’heure ?
– Ok les mecs. Mets en route ta machine, et fais en sorte que je sois beau à la caméra !
Pendant que Maubisson fait sa star, je regarde derrière le comptoir, et j’aperçois un ordi portable, avec une clé branchée en USB. En y regardant de plus près, je repère que c’est une 3G. J’ouvre l’ordi et je découvre avec joie qu’il était en veille, et nul besoin de mot de passe. Je lance la connexion, et essaie le code PIN au hasard (0-0-0-0).
Après quelques secondes, j’ai la page google sous les yeux. Je décide de contacter mes potes en utilisant « Fesse de bouc ». Mais, après un moment de réflexion, je décide d’arrêter de vouloir me connecter sous mon nom. Je m’approche de Léo, qui note sur un calepin ce que dit Maubisson, en parallèle de la caméra.
– Léo, deux questions. Tu as un portable, et un compte FB ?
– Euh oui, pourquoi ?
– Pour m’en servir, banane. Passe moi ton phone.
– Quoi ? Mais, je…
Je sors mon flingue, sans le mettre en joue.
– Le phone, le compte FB, vite.
– Ok, ok, tiens, voilà
Il tape son mot de passe sur le site, en me passant son Iphone de merde et me dit d’un air un peu rebelle :
– Pas la peine de sortir le calibre, hein…
– Pas la peine de me casser les couilles et de me faire perdre du temps, non plus.
– Vous êtes tous les deux vraiment aigris, c’est pas possible.
– Ah ouais, tu veux passer 5 jours coincé dans des chiottes, dans une maison de retraite, à boire l’eau des chiottes et à attendre que les affamés te bouffent à ton tour ? Tu verras si t’es coulant, après ça !
Il baisse les yeux :
– Pardon, je voulais pas te blesser.
– ‘Pas grave, évite juste de dire des conneries.
J’accède à son profil, et fais une recherche. Benoit, Benoit… Ayé, je le trouve. Je lui demande d’être « mon » copain, et je lui envoie un message en même temps.
« C’est ton grand père du site belge parano. Je suis coincé en ville. Zombie outbreak. C’est pas des conneries. On va essayer de passer par les argoulets, ou la cité de l’espace, pour sortir. »
Je regarde Léo et lui demande :
– Ton numéro ?
Il me le donne, comprenant que je veuille le donner à Benoît. Je continue le message :
« …voici le numéro où tu pourras me joindre. En attendant, fais toi un sac de survie, et dis à ta famille de foutre le camp. Je veux que t’en fasses autant pour tous les gens qu’on connaît, et faudra que tu dises à mon père de filer voir sa mère, et d’être prêt à partir en Italie si ça s’étend, en priant pour que les zombis ne passent pas les montagnes. Il faudra que tu m’apprennes à utiliser une bécane, en revanche. Appelle moi dans les 10 minutes qui suivent le message, sinon, laisse tomber, je te donnerai une autre plage horaire. »
Je prends le téléphone de Léo. « Tu n’en as plus l’utilité, dorénavant. »
Benoit ne se fait pas attendre. Le téléphone indique son numéro que j’avais oublié.
– Ben ?
– Hadrien ! T’es en ville ?
– Non, couillon, je suis à la montagne. Bien sûr que je suis en ville !
– Bon, c’est pour de vrai, et tout ? C’est vraiment en train de se produire ? Mais c’est génial !
– Ça l’est moins vu d’ici, et franchement, survivre à une invasion zombi, c’est plus une question de chance, qu’une question de skill. Tu as des motos utilisables ?
– Ouais, laisse moi deviner, c’est pour passer te prendre ?
– Me prendre, non, sortir de Toulouse, ouais. Encore qu’il faut qu’on passe le périph’, et j’ai cru comprendre qu’il est ceinturé.
– J’en sais rien, je suis chez mon père, et depuis que la quarantaine est annoncée, je fais le plein de piles, de rations militaires que j’achète en ligne, et je me prépare mon sac d’urgence.
– Ouais, bonne idée. T’as des armes ?
– Un marteau de construction, c’est une arme ?
– Je sais pas, j’ai pas essayé, c’est pas si aisé à trouver, ici, tu sais.
– Essaie d’aller à Midica, tu auras sûrement quelque chose d’intéressant.
– J’ai deux flingues, même si je suis une brêle.
– L’airsoft, c’est plus simple, n’est-ce pas ?
– Je vais vraiment commencer à croire que tout le monde s’est donné le mot. Bon, je te laisse, je vais essayer de trouver un moyen de filer d’ici. Je suis près du bar à goths.
– Le chat d’…?
– Oui, tais-toi, t’es ptêtre sur écoute. Si tu entends des gros véhicules se pointer, tu dégages vite fait. Ils sont déjà allés voir mon père.
– L’armée ? Les flics ?
– Un truc du genre oui.
Maubisson s’approche de moi, et me fais signe d’abréger.
– Écoute, on va partir. Va voir mon père, et dis lui de mettre les voiles. Fais de même avec ta famille.
– Bien, je finis de réparer ma meule, et je me prépare.
– A plus.
Le colonel me fait signe de le suivre vers l’extérieur, et encourage les autres à en faire autant.
Il s’approche de la borne de vélo et commence à dévisser le support. Une fois qu’il a accès aux branchements, il tire les fils et les arrache complètement.
La borne s’éteint, et les vélos sont relâchés, le courant a été coupé et les aimants ne fonctionnent plus.
– Les gars, j’espère que vous avez de bonnes cuisses, vous avez le nouveau Eddie Merckx !
– Eddie qui ? » lance Raph’.

Toulouze Ch 04 – On se le fait ce kebab ?

– Vous !
– Où ça ? Où ça ? Ah… oui, tu parles de moi ?
– Mais oui, bordel, comment c’est possible que…
Sa main vient bloquer ma bouche et me braque son flingue sur la tempe.
– Juste, ta gueule. Je sais pas lequel de nous deux a le plus de chances, mais en les flinguant, je pense avoir attiré l’attention de leurs potes.
Il jette un regard furtif au coin de la rue. Les bruits éloignés de tirs et d’explosions diminuent petit à petit tout comme les cris de la horde. L’agitation commence à diminuer.
– Tu me suis, tu fais comme moi, et tu te tais, si tu tiens à la vie. Figure-toi que moi par contre, j’ai besoin de toi vivant !
Il enlève sa main de ma bouche. Son corps est incroyablement vivace, et sans aucune difficulté, il se baisse sur un des hommes en noir et se saisit de leur arsenal. Je choisis l’autre et décide de piquer un calibre, moi aussi, après tout. Je galère à défaire les harnais, mais à force de panique et de pression, je finis par obtenir un attirail assez fourni : deux pistolets calibre 9mm, 5 chargeurs, 2 grenades à fragmentation, une radio, ainsi que d’un couteau très aiguisé, avec lequel je m’entaille le dessus de l’index gauche en le rangeant.
Maubisson me fait signe de le suivre et de ne piper mot d’un doigt sur ses lèvres. Je hoche de la tête. Après quelques rues où les cadavres sont étalés, il ouvre la porte d’un établissement discret et la referme en place une barre de fer pour empêcher l’ouverture. S’approchant du disjoncteur, il marmonne quelques mots en occitan, dont deux trois insultes à l’encontre des boutons et du schéma électrique, et, après un sursaut de contentement, fait coulisser un interrupteur.
Une forte musique électro se fait entendre, et m’explose les oreilles. Les lumières vivent se mettent à danser sur les murs et les plafonds, et des lasers viennent balayer le sol. Je me tiens les oreilles de douleur pendant quelques instants, et un son d’erreur windows vient stopper tout.
Une discothèque ? Bien vu…
– Bon, bah, ça leur apprendra de ne pas se servir de vinyles !
– Ces musiques de jeune, c’est vraiment plus ce que c’était…
Il se dirige derrière le bar, et touche à quelques boutons, qui viennent arrêter le bal de lumières, et opte pour un éclairage blanc neutre, plus reposant. Ses mains viennent saisir le pommeau des fûts à pression, mais la mousse crachotante qui en sort laisse sur son visage une expression de déception. Il n’aura pas son demi.
– Bon, bah on va passer aux alcools forts, alors. Tu veux quoi ?
– Bourbon, double. Non, triple, va !
Il se saisit d’un verre et verse au hasard, en m’en renversant sur mes doigts. Je ne relève pas, et j’avale d’un coup le contenu du verre. Mon estomac s’y oppose, n’ayant pas été nourri depuis un moment, et une brûlure me caresse depuis mes gencives jusqu’au milieu de mon ventre.
– Bon, maintenant, je peux vous poser quelques questions, ou bien, vous allez courir, ou disparaître à cause d’une balle ?
– Vas-y, fais toi plaisir.
Le bourbon me crame complètement. Je racle ma gorge une paire de fois et j’embraye :
– On ne craint rien, ici ?
– Non, à priori, les entrées et sorties ne peuvent être ouvertes qu’avec des clés, ou bien de l’intérieur, comme la sortie de secours. Quand aux bestioles, elles seraient déjà venues nous voir, avec le barouf qu’on met…
– Si vous le dites… Comment se fait-il que vous ayez été mordu, et que vous ne tourniez pas zom… enfin, voilà, quoi.
– Écoute, je ne sais pas. J’ai eu de la chance, en tout cas. J’étais cloué au lit, comme tu le sais, depuis des mois, à me faire laver par d’autres gens, tripoter la nouille, le derche, on m’a mis des couches, on m’a nourri au lit, j’ai chopé des escarres, etc… Et puis un de ces enragés est arrivé, et a commencé à se nourrir sur mon bras. Y’a un flic qui est rentré, et il lui a gueulé une connerie de flic. Alors, l’affamé s’est retourné et lui a couru dessus. C’était pas beau à voir. Le poulet, il gueulait, il gueulait… Ça a dû lui faire assez mal, je pense. Et puis il a arrêté de crier, dans un bruit de viande qu’on arrache…
Le bourbon ne passe pas bien. Je me penche sur l’évier et je vomis tout ce que j’ai. « Pardon ». Il allume le robinet, et continue :
– … et moi, j’avais mal, ça me brûlait tout le bras, puis la douleur s’est répandue dans tout le corps, et j’ai commencé à bouger dans tous les sens… Mes bras, et mes jambes, fiston ! Elles bougeaient ! J’ai réussi à me lever après quelques efforts pour réadapter tout ça. Pendant ce temps, le morphale est allé voir ailleurs, et un courant d’air a fermé la porte. J’ai pris le flingue du policier dès que j’ai pu. Mais ça m’a pris du temps de recommencer à marcher. J’ai la sensation que je deviens de plus en plus fort.
– Ouais, quand je pense que quand je suis arrivé, en janvier, vous étiez nouveau dans la maison, et que vous étiez même pas foutu d’articuler correctement…
– Enfin bref, maintenant, je suis là, et toi avec moi ! J’espère que tu sais te servir d’un flingue, si tu veux t’en sortir, parce qu’on va pas rester ici éternellement. On essaiera de bouger d’ici une heure ou deux, leur protocole leur impose de bouger toutes les deux heures, dans des situations comme ça…
– Mais, comment vous savez ça ?
– Ah ben t’es bien gonflé, dis-moi ! T’arrêtais pas de m’appeler « mon général », quand tu changeais ma couche !
– Ouais, c’est le surnom que l’équipe vous avait donné, alors j’ai pris le truc, aussi.
– Je suis colonel, Hadrien… J’étais dans la recherche militaire à Muret. Les américains ont BLACKWATCH, nous on a PROLIXE. Notre équipe d’intervention dans les épidémies violentes comme celle-ci.

Je sens plus mes jambes. Ah bah ça, c’était la meilleure !
– Mais, alors, comment ça se fait que vous vous êtes retrouvé à la maison de retraite ?
– J’ai 65 ans, je suis militaire, et j’ai eu un accident… Avec les recherches qu’on faisait, on n’avait pas de famille, enfin, on n’avait pas le droit. Alors, à mon âge et paraplégique, j’ai fini à la maison de retraite, au lieu d’emmerder ma famille.
– D’où le maniement du flingue, quoi…
Il hoche la tête et se sert une absinthe. Il lève son verre, et me regardant droit dans les yeux : « A la tienne, mon gars ! »
Cul sec. Il secoue la tête en tirant la langue.
– Putain, y’a de quoi rendre sourd un aveugle !
– Et votre épaule ? Vous avez pris une balle, non ?
– Éraflé, j’ai été éraflé, petit… Et puis, tu sais, quand tu t’es barré, ils se sont focalisés sur toi, j’en ai profité pour tailler la route, et ils ne m’ont pas vu.
Je m’adosse au bar, et pose ma tête en arrière en poussant un long soupir. Mon regard fait le tour du propriétaire. Des bancs, des chaises, des tables, et rien de renversé. Pas un mort, pas une âme. Y’a personne de personne.
Une chose m’interpelle, et je me redresse sur mon tabouret. Une cabine téléphonique ! Je me lève et je cours jusqu’à elle. Je fouille dans mes poches et demande au colonel :
– Vous avez une carte bleue ?
– Tu rigoles ? En maison de retraite ? Pour faire quoi ?
– Bon, laissez tomber…
Je décroche le téléphone, et compose le numéro pour les PCV. Je compose le numéro de chez moi, pour prendre des nouvelles de mon père. Lui dire que je vais bien.
Après réflexion, je raccroche. Ils savent qui je suis, ils sont peut être déjà chez moi. Je compose un autre numéro, et annonce comme nom et prénom « le connard de la rue parallèle ». Après quelques secondes d’attente, le correspondant décroche :
– Hadrien ! T’es vivant, couille molle ?
– Oui, Rémy, écoute. C’est la merde ici, y’a des mecs en noir de partout, avec des flingues… On dirait les mecs de Prototype.
– Alors, y’a vraiment des zombis ? Ils sont comment ? Rapides ou lent ? Romero ou Danny Boyle ?
– Rémy, merde, j’ai pas le temps pour ça ! Écoute, ils sont à ma recherche, ils veulent me buter.
– Les zombaques ? Tu m’étonnes.
– Non, les militaires, ducon !
– Ah, zob.
– Écoute, j’ai besoin de savoir… Comment va mon père ?
– Vivant, en tout cas, mais je crains ne pas avoir de bonne nouvelle…
– Quoi ?
– Écoute, j’ai vu tout à l’heure une camionnette devant chez lui, avec des gars en uniforme qui ont sonné et sont entrés chez toi. Ils ont embarqué des trucs à toi, mais pas tes guitares.
– ‘in à branler, de ça. Est-ce que mon père va bien ?
– Je pense, il est resté dedans, et il est ressorti plus tard sur la terrasse, le téléphone à la main et sa tête dans une autre, il s’est assis sur les marches. Et il est resté pendant un moment à regarder le vide.
– Écoute, rends moi un service. Va le voir et dis-lui… dis lui « on m’a dit au téléphone que t’es qu’un gros pédé et qu’il a l’œil »
– Quoi ? Mais t’es barré, il va m’en coller une ! Ou deux…
– Rémy, merde ! C’est un truc, il comprendra.
– Il comprendra que je me fous de sa gueule, ouais. Tu fais vraiment chier avec tes conneries. Bon, tu comptes sortir comment de la ville ?
– J’en sais encore rien, ça se trouve, j’en sortirai pas. Je dois te laisser… Au fait, c’est des Romero ET des Danny Boyle.
Je raccroche. Je retourne au bar, et je sors de mon sac les snacks du distributeur. Je croise mes bras dessus et je pose ma tête dedans tout en mâchant mes barres chocolatées. Je m’endors comme une merde.

Une main me secoue l’épaule.
– On y va, fils !
Je me frotte les yeux, me sers un verre d’eau et pose mes pieds par terre. Maubisson se dirige vers la sortie de secours. Je le rejoins, et me pose derrière lui. Il se retourne et me demande :
– Tu sais t’en servir ?
– Si on veut, les répliques d’airsoft, ça compte ?
Il fait la moue, et après quelques instants, me fait un bref « si on veut ».
Il pousse la porte, le flingue en avant, et fait un état des lieux :
– Personne, allez, on y va !
La sortie se fait à pas de loup, le soleil commence à se cacher, et les ombres nous offrent un couvert très pratique. On avance de renfoncement en renfoncement. Soudain, Maubisson s’arrête, et lève le poing en l’air. Je m’arrête net, connaissant le signe. Il se retourne vers moi, et me fait des signes. Il montre avec ses doigts le chiffre 3, pointe la droite et fait une tête de déterré en tendant ses bras de manière désarticulée. Ok, donc, « 3 zombis, venant de la droite ». On ne bouge pas. Il me fait comprendre de ne surtout pas faire de bruit. Les grognements faibles se font entendre de plus en plus, ainsi que le bruit de leurs pas traînants. Puis les silhouettes passent devant nos yeux, les yeux vides, regardant autour d’eux de manière anarchique. Il semblent qu’ils passent leur chemin. Le vent nous souffle dans le visage, nous amenant leur odeur putride. Au moins, nous ne sommes pas dans le vent, et on ne risque pas de se faire repérer…
Une fenêtre claque au dessus de ma tête. Putain de vent d’autan de merde ! Les marcheurs se tournent vers nous, et nous fixent, avant de commencer à nous foncer dessus.
– Feu, cria le colonel
– Oui, chef !
Il tire en premier, alignant le plus proche d’entre nous d’une balle dans la nuque, stoppant net la course. De mon côté, je vise, et fais toutes les prières possibles pour que ça se passe bien. Le recul de l’arme me fait sursauter, mais surtout perdre la prise de mes mains tremblantes. La balle part au ciel. Un vrai home run. Le son est assourdissant. Le flingue tombe par terre, et le choc fait partir une balle qui va arracher l’oreille d’un zombi. Zombi qui sera achevé par papi.
– Désolé, à l’airsoft, y’a moins de recul.
Il lève les yeux au ciel, et me fait signe de le suivre pendant qu’il aligne le dernier.
On continue notre route vers la place Esquirol, prudemment, balisant à chaque fois qu’on approche d’une rue transversale. Arrivés sur la place à la fontaine, on entend des bruits de pas. Le réflexe de se coller aux murs nous prend à tous les deux.
Les pas se rapprochent, et des voix se font entendre, chuchotantes :
– Je le sens vraiment pas, ce truc ! dit l’un
– Les gens doivent savoir, c’est tout ! Rester planqué derrière la ligne, et écouter les conneries des militaires et des gendarmes, merci bien ! Il reste de la batterie ? demande l’autre
– On pourra filmer encore deux heures, mais bon… dit le troisième
– Raph’, faut qu’on se casse d’ici, merde !
– Et comment tu veux qu’on s’en aille ? Hein ? Tu penses qu’ils vont nous laisser sortir ? On n’est pas supposés être ici ! On filme, on envoie et on espère qu’on va y survivre, même si, très personnellement, je pense pas qu’on ait une chance.
– Mais on est obligés de se diriger par là ? J’ai l’impression que les coups de feu viennent de cette direction…
– Bon vos gueules, là ! Avec tout le bruit que vous faites, on va se faire repérer.
Maubisson sort du renfoncement, et les braque :
– Les mains en l’air les gars, et vite !
Ni une, ni deux, les zigotos s’exécutent. Le colonel baisse son calibre et me dit :
– Allez, sors, c’est pas des bidasses !
Les trois compères baissent les bras et s’approchent de nous, d’un pas peu assuré. Le vieux les regarde de ses yeux flamboyants, et en leur faisant signe de s’arrêter, leur demande :
– L’un de vous a-t-il été mordu ?

Silence. Les trois se regardent avec des yeux de merlan frit et :
– Non.
– Non.
– Non. Par contre, j’ai besoin de changer de futal…

Toulouze Ch 03 – Victoria Station

Peu de lumière, aucune sortie accessible. Le seul moyen de sortir d’ici, c’est de passer par les voies du métro, en supposant que j’y aie accès. Mais les grondements qui stationnent en bas des escalators ne font rien pour me rassurer. De même pour les cadavres en décomposition plus ou moins avancée qui jonchent le sol et les escalators.
Je trouve un mort pas trop moisi, et je décide de lui piquer son froc. La tenue de stagiaire est bien trop légère, et je ne sais pas si je risque pas de passer une nuit dehors, ou si je vais devoir encaisser des chocs. Son jean’s est assez ajusté, sauf au niveau des pieds, j’en profite pour déchirer des lambeaux pour ne pas marcher dessus et avoir les chevilles libres. Je garde mes crocs© aux pieds, et pique sur un autre assez moisi son blouson en cuir. Assez épais, mais il schlingue la mort. Je l’enfile quand même, allumant une cigarette, tout en vidant le premier sac à dos qui me passe sous la main et en le remplissant de snacks.
J’écrase la cigarette sur la gueule d’un tisheurt OM et décide de faire ma descente sur corps pour atteindre les voies.

J’en entends plusieurs. J’arrive pas à compter le nombre de cris différents. On dirait presque une meute de loups qui se cherchent la merde entre eux pour définir qui sera le chef. Un pied, un autre… Mes chaussures glissent sur le sang à moitié frais qui sert de nouveau revêtement au carrelage de Tisséo. J’arrive à me rattraper en posant le pied sur le corps d’une petite fille. Habillée en rose. Quelle vacherie. Je hais les mioches, mais ça, c’est trop en revanche. Mais on ne peut rien faire contre son karma : la gamine n’est pas stable, et le tas commence à s’effondrer, et moi avec. Je me retrouve ainsi entraîné dans l’avalanche nauséabonde et suintante, mais fort heureusement, la chute n’est que d’un mètre de haut.
Pas un bruit. Ils doivent être aux aguets. J’entends des pas qui montent les marches du bord de la voie. Et mon pied qui est coincé, vacherie de vacherie ! Pitié, si je m’en sors, je fais 10, 20 gosses à la première inconnue qui se présente à moi, c’est promis ! Trop tard, ils m’ont vu. Ils s’approchent, comme des prédateurs sur une proie au piège. Ouais, non, en fait, c’est tout à fait ça. Lentement, très lentement, de vrais sadiques. Je suis pétrifié par la peur, incapable de bouger. Le plus large d’entre eux, sûrement un rugbyman s’abaisse à quatre pattes, et vient me renifler. Il s’approche de mon visage. Bordel, qu’est-ce qu’il pue, ce con. Si il reste à me regarder dans le blanc de mes yeux, je vais lui gerber à la tronche. Ce serait pas un mal. Il décide de descendre, et commence à renifler mon blouson. Il s’y attarde. Pour un court instant. Il se retourne soudainement, et s’en va comme si je ne l’intéressais pas. Sûrement qu’il a dû me prendre pour un … mais oui ! Je sens le mort !
Cette idée positive me réconforte tellement que j’en laisse échapper un soupir. Sauf que le balourd l’entend, et se retourne, montrant les crocs, regardant fixement dans ma direction. J’avais oublié que les sportifs aiment pas qu’on leur dise qu’ils ont tort.
L’adrénaline me donne des ailes, et j’arrive à extirper le pied encore bloqué du premier coup. Sans réfléchir, je me jette sur la rambarde qui jouxte l’escalator qui remonte les usagers de la voie jusqu’aux tourniquets, et descends tant bien que mal les marches encore une fois blindées de morts. La bande s’est mise à me courir après, elle aussi, mais décide de prendre les escaliers. Je les entends tomber, on dirait. Ça me laisse quelques mètres d’avance. Je tombe face aux portes menant aux rames, plusieurs d’entre elles sont tordues, suffisamment pour me laisser passer. Là aussi, je réfléchis pas, et je fonce. Mon sac décide de me bloquer, et je reste pendu comme un con au dessus des rails, tandis que les pas se rapprochent. Je les entends se rapprocher de moi en courant. Si ça continue, je vais me faire…
Éjecter ? En me rentrant dedans à plusieurs, mon sac s’est libéré, et je me retrouve à me relever sur les rails, en ré-enfilant ma chaussure qui avait décidé de se faire la malle. Je décide de remonter sur les chemins en fer qui longent les rails et commence à courir en direction des Carmes. Sage décision, je les entends qui passent les portes, eux aussi. Mais j’entends autre chose qui me surprend. Des cris suraigus. Je me retourne, et je les vois attachés aux rails, en train de vibrer tandis qu’une épaisse fumée âcre s’émane d’eux. Mais alors, ça veut dire qu’il y a du courant sur les rails ? Mes chaussures d’infirmier m’ont sauvé ! Je contemple quelques instants le spectacle proche de la danse contemporaine et reprends ma route doucement vers la prochaine station.

J’arrive aux Carmes. Silence de mort, à proprement parler. Pas une seule personne de vivante, ou demi-vivante. J’aperçois une lumière qui vient de l’extérieur. C’est vraiment ce qu’on peut appeler une lueur d’espoir. Je monte rapidement les marches tant bien que mal en écrasant les malchanceux sur mon chemin. J’arrive à sortir de la station. La lumière m’aveugle, et j’ai du mal à faire la mise au point de moi-même. J’ai pas le temps de la faire. Une douleur m’envahit le bras, qui s’engourdit, et j’arrive plus à tenir sur mes jambes. Ma tête rencontre assez violemment le sol, et le choc m’étourdit.
Mes yeux se ferment…

Je me réveille très lentement. Je crois que j’ai un truc fiché dans l’épaule. J’entends des voix qui parlent de vérification, d’infectés, et de moi. J’arrive à recueillir quelques bribes :
« l’un des deux tangos aperçus à Palais de Justice, chef… aucun signe de morsure…été probablement enfermé à la clinique…procédons à … test … ordres ? »
Une vive lumière m’envahit l’œil gauche, qui s’est ouvert sans mon autorisation, puis c’est au tour de l’œil droit. J’ai pas assez de force pour manifester ma douleur oculaire. J’entends un bref « c’est bon ! » suivi d’une piqure en plein milieu de mon buste.
Très vite, je ressens les effets d’un tunnel vertical, tout mon corps se raidit, je reprends conscience de chaque nerf de mes membres, et je me redresse par réflexe en hurlant. L’adrénaline, c’est atroce quand on ne la produit pas soi-même. Une main me bouche la bouche et me replaque au sol.
« Ta gueule, tu vas en attirer d’autres ! »
« Ton nom, gamin ! »
« D’où tu viens ? Ils t’ont suivi ? »

Hadrien… Je m’appelle Hadrien… Est-ce que je dois commencer à avoir peur, ou me sentir en sécurité ?
Les hommes encagoulés se regardent pendant un instant, et éclatent de rire :
« Putain, les mecs, on est tombés sur un marrant ! En tout cas, il est bien vivant, et aucun signe d’infection ! »
Du sang coule par petites gouttes de mon sternum, et certaines sont prélevées et testées, à ce que j’en vois, sur des papiers qui donnent une couleur bizarre, mais manifestement rassurante, à en juger les hochements de tête des… des quoi d’ailleurs ? Flics ? GIGN ? Armée ? Leur tenue noire ne m’aide pas. Casqués, masqués, suréquipés…
Ils m’aident à me relever, me demandent si je peux marcher. Ma jambe droite me lâche. Je me relève, et leur dit que oui. J’en profite pour leur demander qui ils sont. Ils me répondent en montrant du doigt leurs armes et leurs sigles bactériologiques. Pas la peine de me faire un dessin.
« Ouais, ça n’arrive pas qu’au cinéma, hein ? ».
Leurs masques ne laissent voir que leurs yeux, et je vois qu’ils se plissent de bon cœur. Je me sens moins seul, d’un coup.
« Bon, je fais comment, maintenant, pour rejoindre ma famille ? »
Je vois un homme, sévèrement décoré, s’approcher de moi et me tend la main.
« Lieutenant Jacob, j’aurais quelques questions à vous poser, Mr Schmitt… »
« Vous savez mon nom ? »
« A vrai dire, votre tenue en dessous de votre blouson indique qu’elle est destinée à être portée par Mr Schmitt, et à vrai dire j’aurais pas pensé que c’était vous. L’initiale H est assez troublante, on est plutôt habitués à Adrien, sans H »
« Ouais bon, ça va, je l’entends souvent celle-là, figurez vous… »
« Assez de tout ça, j’ai des questions importantes à vous poser. Vous étiez en stage à la clinique du parc, je suppose ? »
« Du tout, à la maison de retraite de la Cascade, à côté d’elle. Et pas en stage, j’y trav… ouais mais on s’en fout, non ? »
« Du tout ! Racontez-moi ce qui s’est passé, et depuis combien de temps vous êtes seul. »
Je lui raconte tout : la vieille, Noème, les ambulanciers, le repli aux chiottes, tout. Et lorsque je lui parle de Mr Maubisson, il fait une grimace. Il se retourne vers ses subalternes, et demande une investigation plus poussée de la zone de Palais de Justice.
Il se retourne vers moi de nouveau :
« Dites m’en plus sur le résident qui vous a suivi… Il a été mordu, je suppose ? »
« Oui, mais… Vous savez ça comment ? »
« Rien, c’est juste qu’il n’est pas le seul. Certains cas de morsure ont présenté un rejet de l’infection, pour prendre profit du virus, qui est exploité par l’organisme et décuple les forces du sujet, recréant les tissus morts ou perdus… Le virus nourrit le corps, au lieu de l’infecter et de décomposer le sujet. Évidemment, cela ne fonctionne que dans un cas particulier : les paraplégies. Ne me demandez pas comment ni pourquoi. C’est un fait, et j’ai pas le temps de vous expliquer. Avez- vous été mordu ? »
« Euh… nan ? »
« Comment ça, « euh » ? Vous vous en rappelleriez, non ? »
« Oui, non, voilà, j’ai pas été mordu »
« Tant mieux, sinon vous seriez soit comme ceux qui cherchent à becter tout le monde, soit en train de vous faire becter. »
« Écoutez… Je veux rentrer chez moi, j’ai faim, je suis fatigué, je me sens pas bien… Je peux rentrer ? »
« Je crains que ce soit impossible, et pour nous également. La quarantaine est immuable et définitive. Elle ne sera levée pour personne, et certainement pas pour nous. Nous sommes voués à mourir ici pendant ou après le nettoyage. L’État veut voir si on peut sauver ou non la ville de Toulouse. Pour être franc, je pense que vous allez rester avec nous jusqu’à la fin, jeune homme. »
Non.
Pas moyen.
Il faut que je me casse.
Je veux voir ma famille.
Je veux continuer de vivre.
Rien à foutre des autres.
Je pousse l’officier de toutes mes forces, et commence à courir. Deux hommes me plaquent, le flingue sur la tempe, attendant l’ordre de faire feu.
Le lieutenant Jacob me regarde, le regard blasé, presque désolé et en se penchant vers moi :
« On a besoin de vous vivant. L’état major veut vous questionner, vous détenez sûrement des informations capitales sur l’origine de la fuite. Parce que je voudrais savoir si un des cobayes s’est incrusté à la maison de retraite, et comment il a fait ! Il a été aidé ? »
« Mais de qui vous me parlez, putain ? »
« Marc, Marc Jimanez, ça ne vous dit rien ? »
« Absolument pas, surtout avec un flingue sur la gueule et un genou dans les côtes, aaaaaouille ! »
La pression se relâche sur moi, mais le flingue reste braqué, en revanche.
« Vraiment, ce nom ne vous dit rien… et avec la photo ? ». Il me brandit la photo.
« Strictement que dalle. La première personne que j’ai vu mordre quelqu’un, c’est madame Monné, une résidente agonisante ! »
« Monné ? » Il hèle un de ses hommes : « Faites une recherche »
Se retournant vers moi :
« Je crois que j’ai beaucoup plus d’infos que ce à quoi je m’attendais… Dites-m’en plus. »
« Mais j’ai rien à dire de plus ! Elle était mourante, là ! Et d’un coup, elle bouffe ma collègue ! On pensait même pas qu’elle allait revenir de la clinique. Le médecin disait qu’elle était condamnée ».
« Quelle clinique ? » me demanda-t-il avec grand intérêt.
« La clinique du parc, il me semble. »
Il se redressa, satisfait de ma réponse.
« Messieurs, préparez-vous à faire le rapport, nous avons sûrement trouvé la fuite. »
« Et lui, chef, on en fait quoi ? »
« Ne prenez aucun risque. Tuez-le, il sait trop de choses sur l’origine de l’infection. »
Je crois mourir avant l’heure. Le choc émotionnel me coupe le souffle. Il se retourne vers moi :
« Je suis désolé, fiston, je suis les ordres. Serre les dents, on va faire ça bien. »
Je ferme les yeux. Les larmes viennent toutes seules. Je repense à tout. Ma famille… mes amis… ma petite copine qui veut même pas enlever sa culotte à la lumière… j’ai seulement 21 ans…

Des cris.

La horde… Une nuée de rageux courent vers nous, en masse. En un clin d’œil, les militaires se mettent en place et commencent à tirer. Balles, explosifs, tout est employé. J’en profite pour m’échapper parmi la confusion et la panique.
« Rattrapez-le, même si vous devez y laisser votre vie ! On ne peut pas se permettre le moindre échec à ce niveau là ! »
J’entends les balles siffler, alors que je remonte la ruelle qui part du parking des Carmes. Je suis à découvert. Trop dangereux, ils vont finir par m’aligner… Allez, allez… Là, une ruelle, je la prends.
Une balle m’érafle la jambe droite. Surpris pas la douleur, je perds l’équilibre et me heurte à un panneau « sens interdit ». Quand je relève la tête, deux hommes sont au dessus de moi, en joue, prêts à faire feu.
Au moins, j’aurais essayé. Adieu, monde merveilleux.

PAN…

PAN…

Deux coups ? Je ne suis pas mort ?
En effet, je ne suis pas mort. Les deux bidasses, oui, en revanche.
« Alors, gamin, on cherche vraiment la merde ? Le kebab, c’est de ce côté, voyons ! »
C’est juste pas possible…

Toulouze Ch 02 – Old Boy

Elle tient toujours cette porte. En même temps, « ils » ont arrêté de chercher à l’enfoncer. Ça doit venir du fait que j’ai fumé. Je sais pas pourquoi ni comment, mais quand j’ai voulu décompresser, ou me donner du courage, je sais pas, ils ont arrêté de taper, et j’entendais plus rien. Comme si la clope les dérangeait. Depuis, les chiottes sont devenus un putain d’aquarium. A tel point que je suffoque et que j’hésite à ouvrir la porte pour aérer. Quelle chiasse qu’il n’y ait pas de fenêtre. Quelle chiasse aussi je tiens. Ça doit être le stress, sans doute. La batterie de mon téléphone m’a lâché il y a plusieurs heures, ou plusieurs jours. A en voir les poils qui poussent sur mon grain de beauté, comme ils ne piquent plus, je dois être enfermé depuis au moins 5 jours. A crever la dalle, en me tenant le ventre, à boire l’eau des chiottes, ou plutôt celle de la chasse, qui est ouverte pour servir de grand verre d’appoint.
Mais j’en peux plus. J’ai faim. Sortir… Il faut que je sorte. Et puis, j’ai bientôt plus de tabac. De quoi faire une clope normale, avant de passer aux miettes, et faire 5 ou 6 calvaires. Je me la roule. Une dernière rasade, un bon rôt, et je me prépare. Je prends avec moi la porcelaine de la chasse d’eau, histoire de la briser sur un crâne, le cas échéant. Pourquoi, « le cas échéant » ? Je vais leur péter la gueule, oui !
Allez, on vire ce meuble, et on file ! Rien à foutre du bruit, je me barre ! Tant pis pour celui qui est sur mon chemin. Le meuble coulisse, coulisse, et la porte s’ouvre toute seule, pendant que le corps de l’ambulancier – ou plutôt ce qu’il en reste – tombe à mes pieds, et crade mon pantalon. Je retiens un cri, mais manifestement, vu l’agitation qui provient du fond du couloir, ça n’a servi à rien. Le bruit du meuble ou du corps a dû attirer l’attention. J’en vois un qui m’approche, décomposé, la gueule ouverte prête à bouffer tout ce qui a de la peau et qui lui passerait sous les dents. Trop lent, mec. BLAM. La porcelaine lui aplatit le crâne, dans un gargouillis grotesque. Il n’y avait que lui. Je marque une pause. Autour de moi, des corps, mâchouillés de partout, les yeux injectés de sang. Si je comprends bien, ils se sont un peu bectés la tronche entre eux.
Je m’assieds. Allume la clope. Je me rends seulement compte qu’il fait jour, en fait, dehors. L’horloge par terre, maculée de sang, m’indique 3 heures de l’aprème. Mais il est vraiment trois heures ? Après tout, elle est tombée, les aiguilles ont peut-être été bougées ? Je regarde dehors. L’ombre sur les bâtiments ne m’aide pas, il peut être le matin, comme il peut bientôt refaire nuit. Je rallume ma clope qui s’était éteinte. Il me faut une arme. Vite. Dans une maison de retraite, je peux prendre quoi ? Va pour l’extincteur. Je le dégoupille et emprunte la cage d’escaliers.
J’ai du mal à pousser la porte. Je suppose que c’est encore un cadavre qui bloque. Les bruits de bois me contredisent. Manifestement, quelqu’un a cherché à se barricader. Putain, ça fait plaisir ! Si ça se trouve, je suis pas tout seul ! Mais bon, dans ce cas, ça ne peut être qu’un vieux, et je vois mal qui parmi ceux que j’ai pas vu en z… enfin, voilà, quoi. Je me retrouve con à faire comme Shaun, j’ai vraiment pas envie de dire ce mot. Mais ça doit en être. Bon allez, je passe. J’arrive au deuxième niveau, l’ambiance est très très calme. Voire un peu trop. En tout cas, ça schlingue. Je vois de la lumière dans l’infirmerie, je décide d’y faire un tour. En plus j’y ai laissé ma sacoche et… mais oui ! Y’a ma matraque dedans ! Rhâ purée, je suis trop content d’y all…
Merde. On dirait que c’est occupé dedans. Respire, respire, respire, merde, merde, merde ! Go !
Yaaaaaah !
Je rentre et j’appuie sur la détente de l’extincteur, qui déploie son contenu, c’est à dire rien. Juste un petit « pffft » tout moisi. Je hais vraiment l’administration de cet établissement. Mais j’ai pas le temps d’y penser. Je me fais attaquer par un des résidents (qui est devenu « evil »), qui réussit à me plaquer au sol, mes deux mains étant occupées à appuyer bêtement sur cet extincteur non vérifié et inutilisable. En même temps je pensais à quoi, moi ? Il essaye de me mordre, l’enculé ! Je lui souffle la fumée en toussant dans sa direction. L’effet ne se fait pas attendre. On dirait que ça a le même effet qu’une grenade lacrymo : l’enragé recule, se secoue dans tous les sens. J’en profite pour me relever, et je me prépare à fuir, quand une main m’agrippe l’épaule droite et me tire en arrière.
Je vois monsieur Maubisson, bien debout sur ses cannes, son mètre quatre vingt dix bien droit, les yeux fixés sur moi. Il regarde en la direction de son copain de chambre et lui tire une balle en plein tête.
« AAAh ! Ok, monsieur, posez cette arme, ok ? Je viens pas vous faire de mal ! »
« T’as mis le temps pour sortir de là, petit con ! »
« Mais WHAT ? Vous parlez, maintenant ?»
« Je pète le feu, petit, t’as pas compris ? J’ai une pêche d’enfer, je me suis jamais senti aussi bien ! Je suis encore un peu rouillé, mais ça va aller mieux encore d’ici quelques heures. »
Je bloque pendant un instant à cause de deux raisons : premièrement, la trace de morsure en voie de cicatrisation finale sur son bras, et son…
« Le flingue ? C’est un des condés qui l’a droppé quand ils sont venus voir pourquoi ça gueulait dedans »
« Ouais, alors déjà, « droppé » c’est pas trop de votre génération, c’est pas crédible pour les lecteurs, là, et ensuite, il leur est arrivé quoi aux keufs ? »
« Ah, bah tous cannés, tu penses bien. D’ailleurs, ça a permis d’ouvrir la porte, y’en a quelques-uns des fous qui sont sortis. Depuis hier, plus un bruit dehors, à part quelques tirs de franc-tireurs embusqués qui s’amusent au tir au pigeon… ça fait pas mal de mot « tir », tu trouve pas ? »
« Mais, mais, ma famille, alors ? Ils sont… »
« Je sais pas, fils. J’ai pas la télé. Et j’arrive pas à entendre les annonces qu’ils passent au haut parleur. Ça te dit un kebab ? J’ai les super crocs. »
Ça y est, je deviens barge, le vieux qui tire au gun, alors qu’il y a pas une semaine, il était encore paraplégique, incontinent et bande mou. Maintenant, il me parle, on est même pas sûrs de ce qu’il y a dehors, et il veut un kebab. Curieusement, j’ai une adresse en tête, mais je pense que c’est un peu compromis.
Une baffe dans ma gueule. « Alors, tu viens, ou tu prends racine ? Personnellement je préfère Corneille. Mais pas le chanteur, hein. L’écrivain. » « Heu, oui oui… ». J’ai l’oreille gauche qui grésille encore.
Pendant que papi se cale le flingue à la gangsta dans son bénard, je fouille dans ma sacoche et empoche ma matraque téléscopique, en cas de besoin. On passe une tête dehors, afin de voir comment se présentent les choses. Personne, manifestement. Palais de Justice. Pas un gonze à la ronde. Les voitures sont vides, bloquent le passage, certaines ont la radio encore allumée qui grésille : « la quarantaine de Toulouse est toujours maintenue. Les force de l’ordre ont été renforcées, afin d’empêcher les habitants de sortir du périmètre, et le préfet a donné l’autorisation à la gendarmerie de tirer sur la foule. Mais en attendant d’en savoir plus, on retrouve Rihanna, et ça, c’est en exclu sur FUN RAD-I-O ! [Jingle moisi] »
« Ah, j’ai ptêtre une chance de revoir mon père, on dirait, mais je sais pas comment il va, et…merde, si ça se trouve, il doit penser que je suis… »
« Mort ? Non… Affamé, ouais. Bon, alors, gamin, on va se le bouffer ce kebab ? Au fait, t’as pas une blonde ? J’en crève d’envie depuis au moins 10 ans… »
« Nan, j’ai que des roulées, mais, hé… On n’a qu’à se servir ici, c’est pas fermé. »
J’approche du tabac-presse, et me sers largement, pendant que Maubisson se choisit un cigare parmi les choix disponibles.
Pendant qu’on ressort, une brise me caresse le visage. Je la voulais depuis 5 jours, cette brise, bon Dieu. Je décide de me poser à une terrasse vide, à côté de la bouche de métro. Mon sauveur miraculé se pose devant moi, jambes écartées, et le cigare entre les dents. Un sourire satisfait orne son visage ridé, pendant que je me dore au soleil.
Un tir. Lointain. Suivi une demi seconde après d’un trou sur l’épaule du vieux. Ni une, ni deux, je file, et je m’engouffre dans la bouche de métro de Palais de Justice (palay de jousticio). J’entends un bruit de réacteur qui se rapproche. Sauf qu’en fait, c’est pas un réacteur. C’est une putain de roquette !
D’instinct, je me jette au sol, près du distributeur, pendant que la déflagration fait effondrer la cage d’escaliers sur elle même. Indemne, je me relève et lorsque j’approche de l’autre sortie, une explosion vient tout boucher, une fois de plus. J’entends un « Site infectieux fermé, roger. » qui me glace le sang.
J’ai très faim, le distributeur me tend les bras, et fait de l’œil à ma matraque. Je décide de les faire communier, afin de me sustenter comme un gros crade. Mais je sais pas si j’ai bien fait.
Y’a des cris rauques qui viennent d’en bas… Deux paquets de 30 clopes, ça me ferait tenir combien de temps ?

Toulouze Ch 01 – Quand les vieux ne dorment pas…

4h du matin, cette porte tient bien. J’ai bien fait de caler le meuble des chiottes entre la porte et la cuvette. Le verrou a déjà sauté quand ces trucs ont tenté d’entrer. Elles ont enfin décidé de me laisser dormir, même si je pense que ce ne sera que pour une heure, seulement. Elles ont au moins arrêté de crier. Elles ont faim, ces salopes. D’ailleurs cette phrase me ferait beaucoup plus rigoler en d’autres circonstances.
J’étais venu bosser, comme toutes les nuits de cette semaine, dans cette maison de retraite. Rien de particulier, encore, rien que des transmissions de base :
Escarres
Diarrhées
Pas de diarrhées
Prend le personnel pour ses enfants
Chutes
Comme d’habitude, je faisais mon tour, et je décidais de finir par Mme Monné. J’entrais dans sa chambre avec un thermomètre à mercure, pour vérifier ses constantes. Pauvre femme, dire qu’il y a seulement 4 mois, elle allait encore bien. A présent, depuis son accident vasculaire/cérébral, elle est en état aphasique. Toute la journée elle reste dans son lit à regarder le vide, à perdre du poids, et à me faire de la peine. Bref, j’entre. Mon thermomètre explose en touchant le sol, je l’ai lâché. Quelle ne fut pas ma surprise en la voyant debout, en train de se rhabiller. Assez maladroitement, certes, mais elle avait l’air en forme pour ses 30 kgs de perfusion (les os sont pas si lourds en fait).
Je lui dis de retourner au lit, qui est d’ailleurs ravagé, les draps maculés de sang tout frais. Je m’approche d’elle et je vois ses yeux, habituellement vides, plein d’entrain, jaunes.
« Ça y est, elle va me claquer dans les bras ! ». Bah non. Elle se jette sur moi en me bavant dessus, et essaie de me mordre. Une hanche avec une prothèse, si on s’en sert pas, ça se raidit. Et c’est ainsi que sa jambe droite se détache de son tronc, et elle tombe comme une merde.
Si j’avais su, je l’aurai achevé sur le moment. Mais non. J’appelle ma collègue, avec mon bip, en speed et en stress. « Mme Monné s’est levée, y’a du sang partout, elle est par terre, pitié, viens m’aider, appelle le samu ! ». J’attends ma collègue. Elle a été infirmière en Algérie, elle a donc des connaissances, même si elle n’a pas fait son équivalence française. Pendant ce temps, Mme Monné essaie de ramper vers moi, et chaque fois que je l’empêche de bouger pour éviter un autre incident, elle essaie de me mordre. Noéme rentre. Mindfuck. « Putain, mais t’as fait quoi ? ». « Mais j’en sais rien, je suis arrivé, elle était debout, puis elle a marché vers moi, et elle s’est croûtée, là ». « T’avais mis les barrières ? ». On regarde tous les deux. Les barrières étaient là, oui. Elle les a juste esquivé.
« Bon, j’appelle le samu, recule, faut toucher à rien… Allô ? Oui, Noème, aide-soignante à la maison de retraite la Cascade, je vous appelle car une de nos résidente vient de faire une belle chute… Là, elle est par terre… Oui, elle m’a l’air consciente, du moins, elle ne dort pas… Sa jambe droite est arrachée… Non je rigole pas, c’est bien ça… les yeux sont jaunes…vous mettrez combien de temps ? … bon ça ira, on reste à côté pour s’en occuper… Vous savez où c’est ? On viendra vous ouvrir… 4e étage… » Elle raccroche, regarde la scène. Elle manque de vomir en revoyant le sang qui part de sa hanche. « Faut qu’on fasse vite un garrot, merde, appelle Mireille, qu’elle se déplace, c’est une urgence, elle comprendra, faudra aussi appeler… AAAAAAAAAAAHHHHH SALOPERIE !… »
Elle venait de se faire mordre à la cheville. Mme Monné s’y tenait extrêmement fermement. Je courrais pour l’aider, car Noème n’arrivait pas à se libérer. J’attrapais une cuiller pour faire levier sur les dents, mais pas moyen de desserrer, la tension était trop forte. « Fais quelque chose, Hadrien, elle va m’enlever un bout ». Faire quelque chose, faire quelque chose… Voilà. Je venais de prendre l’extincteur, et je tapais sur son crâne pour la faire lâcher. Pas moyen, elle tenait encore. Le sang coulait le long du pied de Noème, qui criait de douleur. Les sonnettes de résidents réveillés par le bruit fusaient dans le couloir et sur mon bip. Je décidais d’enlever la goupille, et j’arrosais le visage de l’aliénée…
Elle lâcha, ou plutôt, la chair de Noème lâcha. Elle perdit un bout de sa peau pendant que le froid faisait reculer la bête. D’instinct, je lâchais tout, et pour éviter une autre morsure, traînais ma collègue hors de la chambre, que je fermais vite à double tour, entendant un cri rauque depuis l’intérieur, celui de Noème derrière moi, et ceux des vieux qui venaient d’assister à la scène à leur réveil inopiné.
« Ah putain de sa mère ! J’ai mal, j’ai mal [insérez des insultes en arabe] ! Remets-moi un coup d’extincteur, ça anesthésiera ! »
« Heu je suis pas sûr que… »
« Donne ce putain de truc, maintenant ! »
Le client est roi, je la laissais s’en mettre une couche. Sa cheville était devenue blanche et du sang coulait, beaucoup, faisant une flaque de plus en plus grosse. Alors que je disais aux résidents de retourner au lit, je mettais ma collègue sur un fauteuil roulant, pour l’amener à l’office, histoire de laver la plaie. Je descendais à l’infirmerie, pour aller attraper des compresses, de l’alcool, et du doliprane. C’est tout ce qui m’est venu à l’esprit. Je remontais, la trouvais dans l’office, livide. « Ça va ? » « Non, j’ai la tête qui tourne, c’est la vue de mon sang qui fait ça, faut que ça s’arrête ! » « Tu saurais te faire un garrot ? » disais-je en arrachant des lanières à ma tenue d’ASH. « Ouais, ça je peux, vite fait. Descend, le samu devrait être là ».
Je descendais 4 à 4 les marches, risquant de me casser la mienne, de cheville. Heureusement que je ne suis pas fetish des pieds. En effet, le Samu était là, devant le portail, et entrait, l’un d’eux devait avoir le code. J’ouvrais la porte d’entrée avec la clé, que pour une fois, j’avais dans mes poches. La tête qu’ils ont tiré en me voyant. Imaginez la scène : on vous appelle dans la nuit pour une intervention de chutes en maison de retraite, un jeune aux cheveux rouges vous ouvre, torse nu, du sang sur ses mains et sur ses pompes pas réglementaires, et l’air complètement fou.
« C’est la cata, il va falloir une deuxième ambulance, je crois ». « Putain, mais vous êtes qui ici ? » « Étudiant 1ere année infirmier, je taffe ici en remplacements pour me faire des thunes, vite, venez ! ». Je les mets au courant dans les grandes lignes de la situation, et ils ouvrent grand les yeux. Je pense qu’ils me prenaient pour un dingue. Mais en arrivant en haut, ils se rendaient compte que c’était un joyeux bordel. C’est une expression.
En haut, ça se mangeait dans tous les sens, cherchant le premier être humanoïde à portée, pour en prendre un bout. Les choses se sont passées très vite. D’abord, l’un des gars a appelé sur sa radio pour avoir des ambulances en plus, pendant que l’autre essayait de calmer les doux dingues de la viande. Il l’a pas fait longtemps, d’ailleurs, quand il a commencé à se faire mordre, il a arrêté, puis, quand plusieurs des vieux qui se mangeaient entre eux ont regardé son collègue et sa radio, on a décidé de vite se replier. 2031 A, 2031A… voilà ! La porte qui menait à la zone de travaux de l’étage nécessitait un code et se rebloquait une fois fermée.
« Merde, Raymond ! Raymond ! Ils le bouffent ! Mais qu’est-ce qu’il se passe ici, bordel ?! »
« J’en sais rien, quand je suis venu ouvrir, ils étaient juste en train de chercher gentiment ce qui se passait, après que Mme Monné a bouffé la cheville de Noème. Et je l’ai laissée dans l’office… » Mais je pense pas qu’elle y est restée longtemps, je la voyais au loin, en train de boiter, le regard plein d’envie, du sang qui coulait le long de son torse depuis sa bouche. Je pense qu’elle s’est servie sur un des résidents qui a dû venir la voir… Putain, elle qui mange hallal, je comprends pas.
Pendant ce temps, les autres essayaient de passer la porte, mais sans succès. L’aimant était assez fort pour les retenir. Et puis j’ai entendu ce bruit qui m’a collé les miquettes. Un grincement qui venait de la foule. Un grincement de porte.
Celle des escaliers. Ils commençaient à descendre. « Ils vont en bas ! L’ascenseur, vite ! Heu, non, les autres escaliers, faut vite descendre ! On pourra peut-être pas sortir, sinon. » L’homme me suivait, il savait que je connaissais mieux que lui les lieux. Pendant qu’on descendait, j’entendais les portes des autres escaliers qui s’ouvraient, et des cris d’horreur des autres résidents qui devaient servir à nouveau de buffet, avant d’en réclamer.
Premier étage. Mon étage. On peut pas descendre plus bas. Alors, on se jette dans l’office, pour je ne sais quelle raison. Ah si, j’attrape un bip. Au moins, je peux appeler l’extérieur.
Blam ! Ils sont arrivés à notre étage, il faut qu’on sorte. Arrivés à la porte, je trouve pas mes clés. Je peux pas ouvrir. Blam ! D’autres sont arrivés de l’autre côté du couloir, ils ne nous ont pas encore trouvé. Ah, tiens, si. Pas d’issue, je joue pas au fou, je ne foncerai pas dans le tas. « Ça ouvre quoi, ça ? » demande l’urgentiste. « Rien, c’est sans issue » « On s’y enferme, pas le choix ».
Ces portes avec des cadenas à chiffre… 3467Y…non, heu 6574X… rhâ… allez ! 3245Z ? Oui! J’ouvre. Les affamés sont sur nous, j’entre, et derrière moi, j’entends le type du samu. Il crie. De douleur. Je referme la porte sans me poser la question. Je suis seul.
Seul.

Dans les chiottes. Comme ils essaient de passer en tapant dans la porte, je décide de caler le meuble à PQ entre la porte et la cuvette, de manière à ce que la porte soit vraiment bloquée. Bien, reprenons nos esprits. Je suis seul, ils sont plein, je suis bloqué… Oh putain, l’angoisse. Je crois que je vais vomir. J’ai la présence d’esprit de viser dans la cuvette. Je fais bien, car je vomis. Et pas qu’un peu. Faut que je digère ce qu’il vient de se passer.
Je suis là, seul, dans les chiottes, à tourner en rond. Je décide de prendre mon bip pour appeler. Oui, mais qui ? On ne me croira jamais, si je raconte ça… Ils vont me prendre pour un fou, d’autres viendront, et ça va être l’enfer, dans Toulouse.
Ah mais… de toutes façons, mon bip est devant la porte. Les sonnettes des résidents sont toujours activées, et j’entends mon bip, de l’autre côté.
Je crois que ça va être une longue journée.
J’ai plus qu’à espérer qu’ils se seront tous bouffés entre eux avant que la relève arrive. C’est dans 3 heures. Si jamais la bouffe ne passe plus, je prie les cieux pour que ces espèces de zombies aient l’idée de faire un trou normand.